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  • Gérald

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Bonjour les ami(e)s balgentien(ne)s et autres ami(e)s du coin ;-)

Pour fêter cette sortie de confinement, les Éditions 7e Ciel vous offrent un extrait du recueil de nouvelles "Beaugency - Histoires Insolites".



Je profite de ce post pour lancer un appel aux nombreuses personnes qui possèdent déjà le recueil afin qu'ils partagent leur ressenti sur ce groupe, et les autres groupes, si comme moi, vous êtes groupoboulimiques... ;-)

Également, ce fut annoncé la semaine dernière, les recueils seront disponibles dès ce jeudi 18 juin à la librairie-papeterie "Le Chat qui Dort" - Place du Petit Marché à Beaugency (juste à côté des Halles).

Alors, si vous allez faire votre marché ce samedi, n'oubliez pas votre libraire ! Merci pour elle.


"Sous le Pont" - GF Spencer - Avril 2020 - "Beaugency - Histoires insolites"

Illustrations de Tatiana Kozlova

Sous le pont coule le fleuve tranquille…

De ces simples mots, peu auraient de raison de disconvenir, et pourtant…

Sur un banc près de la Loire, je dors, épuisé par cette nuit glaciale, où mon seul salut fut de marcher les mains enfouies au plus profond des poches trouées de mon pantalon de laine. Je m’appelle Martin et je n’ai plus de maison, ni de femme, ni d’enfants, ni de chats ou d’oiseaux, tous écrasés par la bombe qui nous frappa le 14 juin 1944.

Rien ne put l’empêcher. Dix secondes d’un brouhaha indescriptible, puis plus rien, si ce n’étaient les pleurs d’un bébé et la lugubre complainte du glas.

Après tous ces mois sans gros pépin avec les Fritz ! Il a fallu qu’on s’prenne une tranche de rosbif su' l’ paletot ! répétait Tintin à chaque rencontre, tandis qu’il poussait son vélo en direction des étangs, la canne à la main et le panier sur le dos.

Les Anglais… qui l’eut cru ? C’était nécessaire ! a martelé monsieur le maire dans son discours aux obsèques. Je n’en ai pas douté une seule seconde. Pourtant, depuis lors, pour moi, plus rien n’est nécessaire, et encore moins la Bible. D’ailleurs, le diacre, qui l’a bien compris, baisse les yeux quand il me croise.

Et les autres… les amis, comme ils disent. Pas morts… non, pas morts, juste évaporés. De véritable amie, il ne me reste qu’elle, couchée à mes pieds, le poil ébouriffé vibrant au gré du vent, les yeux brillants d’envie d’aller pister les lapins. Elle est pourtant sans laisse, libre comme la brise, elle aurait pu s’en aller, mais non. C’est Chuda, miracle, en russe, cueillie sur le chemin un jour de musique. Elle me suit depuis lors, au flair, pas à la vue, qui lui fait défaut. Sa fourrure noir et blanc que je laisse pousser depuis des lustres la fait ressembler à un agneau de trois mois, avec la même dégaine chancelante, et la même joie de vivre.

Le banc des martyrs, c’est comme ça qu’on l’a baptisé, avec Tintin, car renommer les choses, quand on n’a plus rien, c’est les posséder un peu, ou du moins, les apprivoiser. On s’invente des mondes, le saule pleurnicheur, le chêne tordu qu’a perdu ses glands et même le pont de la misère. À nous deux, on a redessiné les cartes de la région, et tout ça, ici, le cul sur ce banc. Parfois on se dit qu’il faudra en faire don aux ursulines quand on en aura plus besoin ; qu’il aura accumulé tant de savoir que même les profs pourront s’en servir. Mais les ursulines n’en voudront pas, je la connais bien, la sœur Marie-Noëlle, qui change de trottoir quand elle me voit me pointer, tout ça pour un livre que je ne peux plus voir.

Le pont… je pourrais vous en raconter des anecdotes. Ô ! Pas de l’histoire avec un grand H, plutôt des historiettes souvent douces, parfois dramatiques, mais toujours belles à entendre, surtout pour ceux qui savent, qui sont passés par là, un jour de leurs seize ou dix-sept ans. En voici d’ailleurs une, que j’ai gardée pour moi pendant de longues années, et qui ne devrait pas vous laisser de glace :

Sous la deuxième arche, l’arche du bonheur, comme disait Tintin, peu de Balgentiens se rappellent qu’un jour de mai 43 eut lieu la plus incroyable des rencontres. Je m’en souviens comme si c’était hier.

Manon, elle se prénommait. Et lui, c’était Jean ; enfin, ça l’est toujours : il travaille à la tannerie depuis dix ans déjà.